La procession du hareng …

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Je vous propose une nouvelle fois de poursuivre notre petit voyage sur le chemin des fêtes de l’ancienne France..
 
Dans le précédent article au sujet de la « fête de l’Âne et des fous », nous avions pu constater que …  l’ Eglise riait volontiers !
 
Nous sommes, de nos jours, si souvent imbibés d’un anti-christianisme viscéral, doublé d’un cartésianisme aride et suspicieux (merci l’éduc nat !), que nous ne pouvons encore vraiment nous imaginer de telles choses  …
 
Quelques-uns de ses clercs, les chanoines, par exemple allaient même parfois trop loin …
 
Rutebeuf et Boileau le mentionneront dans leurs écrits.
 
Ainsi, avons-nous témoignages nombreux de l’âme paradoxale, à la fois fervente et rigolarde, de ces pratiques disparues qui aujourd’hui nous paraissent, à nous autres « modernes », crédules, naives et pour tout dire un peu méprisables ! Ainsi en va-t-il de la « Cérémonie de la Pelotte« , de la « Bergerette« , dite aussi « Danse des Chanoines« (car les Chanoines dansaient), ou encore de la « Procession du hareng » à Reims

 

 Domenico_Quaglio_1787_-_1837_Die_Kathedrale_von_Reims

   La Cathédrale de Reims par le peintre Domenico Quaglio 1787-1837

 

En effet, suivant leur Règle, les chanoines, qui vivaient en commun, recevaient « quatre à cinq bons litres de vin à boire par chaque jour. » ….
 
Comment après cela s’étonner de quelques idées riantes ! Ils ne faisaient que mettre en pratique l’adage romain :
 
« Bonum vinum leatificat cor hominem » !
 
Pourquoi d’ailleurs en aurait-il été autrement ? Dieu était alors tout proche des hommes. Le bon curé et ses paroissiens le percevaient tout simplement comme un bon père de famille, juste là, de l’autre côté du ciel … L’expression n’est-elle pas restée : Le « Bon Dieu » !!
 
Dès lors, lui manifester sa joie et fêter la Résurection de son Christ par quelques libations et pas de danse, quoi de plus légitime !
 
Ainsi donc, les jours de Noël, de Saint Etienne, de Saint Jean l’évangéliste, de Pâques, de la Pentecôte, le curé menait-il souvent la danse à travers le cimetière et l église …
 
Les Chanoines, pour leur part, dansaient à Auxerre, à Besançon, à Châlons, à Provins
 
C’est à Auxerre que se déroulait le rituel de « la Pelotte« . Tout nouveau chanoine devait présenter à ses confrères lors de la cérémonie, une balle (pelotte) de jeu de paume. Cette remise se faisait en grande pompe devant le public assemblé pour l’occasion.
 
Le nouvel impétrant remettait donc la pelotte au Doyen des Chanoines qui l’acceptait, l’appuyait d’une main sur sa poitrine, de l’autre prenait la main du nouvel arrivant et tous deux se mettaient à danser tandis que les autres chanoines les entouraient d’une ronde au son de l’orgue modulé sur le « Victimae Paschali Laudes »
 
Tout à coup, le doyen des Chanoines s’arretait et lançait la pelotte au sein de l’assistance qui lui la retournait avec grande effusion et grande liesse !
 
Suivait en général une petite collation aux dépens du nouvel arrivé. Cette coutume subsista jusqu’au XVI ème siècle …
 
A Besançon, les chanoines dansèrent jusqu’en 1738 sur l’air de « La Bergerette » !
 
Ensuite … sans doute à la faveur des « Lumières », l’horizon va progressivement s’obscurcir … et la « Bergerette » sera remisée au rayon des niaseries de l’obscurantisme chrétien et de « l’opium du peuple » :
 
Place dorénavant à la Raison et à la « modernité » !
 
A Reims, les choses se corsaient encore : Pour en goûter toute la saveur, représentons- nous ce qu’était alors, Reims, ville des sacres royaux : Les rois successifs avait richement doté la Champagne de privilèges. Pays de grands crus, gouvernée paisiblement par des évêques débonnaires, peuplée de gens d’Eglise, les moeurs y étaient doulces et la vie paisible… bien que la morale dût parfois y subir quelques menues entorses comme nous allons le voir …
 
Il se trouve que les noms de « Margot la gente », «Julienne l’esgarée », « Jacquette la blanche fleurette », « Guillemette porte-cuyrasse », « Edeline », l’Hotesse de « La Truye-volant », pour n’en citer que quelques-uns, sont mêlés de près à l’histoire des chanoines de Reims.
 
dames moyen age

 

Il est, de même resté dans l’histoire, que toutes avaient visage« frais et riant », le pas « de gracieuse allure », le rire « jeté à l’aventure », menaient grand train, avaient servantes, servants et même pages « aux blonds cheveulx »… pour porter les messages …
 
Les soins de leur beauté étaient leur grande affaire ! Elles se faisaient avec moult pâtes et onguents dents blanches et joues vermeilles…
 
… Et cependant elles étaient dévotes …
 
Autour d’elles papillonnaient bien sûr une foule de jeunes « fringueraulx », vêtus comme Ducs quoique n’ayant souvent vaillant « qu’une pomme » … Ils venaient de toute la Champagne pour « patheliner » les-dites mignones et danser au son du fifre dans tous les bals et galantes assemblées qui y fleurissaient alors.
 
Bien que ces armées de jouvenceaux, godelureaux ou beaux seigneurs, rivalisassent entre eux de bonnes mines et de beaux habits, ces Dames s’obstinaient à leur préférer … clercs ou chanoines …
 
Quelle époque !
 
C’est à Reims aussi que nous aurions pu également assister alors à la « Procession du hareng », qui se passait à peu près ainsi :
 
De la cathédrale Saint Rémi sortait un beau matin toute une procession de chanoines, rangés en double file. Chacun d’eux avaient accroché à ses basques un hareng saur au bout d’une ficelle … et faisait tous ses efforts pour écraser du pied le hareng qui le précédait … tout en évitant, d’un preste et subtil mouvement, que le sien échappe au pied du coreligionaire suivant …
 
Quels rires éclatants et joyeux devaient alors fuser de cette candide assistance quand un maladroit laissait écraser son hareng !
 
Cette curieuse procession se déroulait à l’entrée en Carême … pour rappeler à la population que le temps du jeûne … et du poisson… était revenu !
 
 
procession du hareng

 

Il reste cependant pour l’âme nostalgique du poête le spectacle réjouissant des petits « pointus » à l’architecture millénaire qui prennent encore la mer à l’aube en pétaradant paisiblement dans les odeurs matinales d’iode, et sur fonds d’horizons doucement vaporeux de Mare Nostrum … 
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